ARPAD Echappée Belle

Raymond POULIDOR

Né le 15 avril 1936 à Masbaraud-Mérignat (Creuse)

Un phénomène tel qu'Antoine Blondin utilise le néologisme de « poupoularité » pour décrire le sentiment que lui voue un peuple de France séduit par tant de simplicité, de modestie... et de talents. Car réduire Poupou au rôle d'éternel second est injustement réducteur : son palmarès en fait foi. Même s'il est vrai qu'il a fini plus de trente fois deuxième de grandes courses. Irrésistible dans les cols de moyenne montagne, beau rouleur, doué d'une belle santé et de beaucoup de courage, le Limousin a souffert de plusieurs maux qui, réunis, font sa gloire sans maillot jaune et sa fortune : un premier directeur sportif chez Mercier (Antonin Magne) bridant sans doute trop son tempérament impétueux au contraire du second qui le dirigea chez Gan, Louis Caput ; une malchance inouïe ; un certain manque d'ambition ; enfin et surtout, la présence dans ses roues de Jacques Anquetil (et plus tard de Gimondi et de Merckx).
La rivalité entre les deux coureurs divise la France en deux, comme l'Italie fut coupée en deux du temps de Coppi et Bartali. Les côtés politique et sentimental en moins, fort heureusement. Leur ascension du puy de Dôme en 1964, épaule contre épaule, est l'une des plus grandes images d'Epinal du Tour de France. Au même titre que la dernière étape de ce Tour, disputée contre la montre entre Versailles et Paris : Poupou revient petit à petit sur Anquetil qui ne compte plus que 3" d'avance au 20e km. Encore 8" et il gagne le Tour de France ! Mais le Normand a senti le danger et accélère à nouveau, le Limousin résiste autant qu'il le peut, avant de s'incliner de 2l".
Une autre image de Poulidor frappe les imaginations : celle du Galibier, en 1967. Leader de l'équipe de France, Raymond Poulidor transforme en équipier de luxe après que Roger Pingeon eut conquis le maillot jaune dans la grande étape alpestre de ce Tour France, il pousse littéralement un Pingeon défaillant à la victoire finale. Vainqueur des plus grandes courses, Raymond Poulidor ne réussit jamais dans la plus belle : le Tour de France. En 1965, Anquetil forfait, il s'incline pourtant devant un jeune Italien inconnu, Felice Gimondi. En 1968, il est renversé par un motard sur la route d'AIbi alors que la victoire finale lui semble enfin promise. Poupou n'enfile jamais le maillot jaune, même pas un jour (l'Espagnol Errandonea l'en prive pour moins de 6" au prologue du Tour de France 1967). Mais il participe à quatorze Grande Boucle, remporte sept victoires d'étape, finit trois fois second (1964, 1965, 1974) et cinq fois troisième (1962, 1966, 1969, 1972, 1976). Sa victoire en solitaire au sommet du Pla d'Adet, devant Eddy Merckx en 1974, est l'un des ses chefs-d'œuvre, comme sa victoire au Paris-Nice 1972 sur... Merckx. Onze années plus tôt, Poulidor avait réalisé un autre chef-d'œuvre, le premier de sa carrière : il crève dans Milan-San Remo, tarde à être dépanné et annonce son abandon à Antonin Magne, car il se retrouve à 2' 30" de la tête de la course au pied du Turchino. «Je vous l'interdis, lui rétorque Tonin le Sage. Vous n'avez encore rien fait. Allons, au boulot. » Il remonte sur sa machine sans un mot, rejoint le peloton, puis répond à une attaque de Geldermans et Annaert pour s'enfuir dès les premiers lacets du Poggio et foncer vers l'arrivée, nez dans le guidon. Un gendarme lui fait de grands signes sur la Via Roma. Poulidor s'interroge. Les voitures suiveuses klaxonnent pour le remettre dans le chemin indiqué par le service d'ordre. Après un demi-tour éclair, il gagne avec 60 m d'avance sur Van Looy. Tout Poupou est résumé dans cette anecdote...
Lorsqu'à 41 ans il tire sa révérence en 1977, le jour de Noël, Raymond Poulidor creuse encore un peu plus les fossettes de ses joues et n'a jamais autant nasillé au micro des reporters. Il leur rappelle qu'il a côtoyé dans les pelotons Coppi, Bobet, Anquetil, Merckx, Gimondi et Hinault, soit cinq générations de champions. Et il sourit une dernière fois sur lui-même : «J'étais le Français moyen, qui avait tous les pépins du monde. Or les Français n'aiment pas les gens trop exceptionnels... »